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Pathé’O, styliste international : « On peut tromper les gens dans certains métiers, mais pas dans la couture »

Ainé Pathé Ouédraogo dit Pathé’O est un styliste burkinabè, né en 1950 à Guibaré, au Burkina Faso. Installé dans les années 1970 dans une commune d’Abidjan, à Treichville, ce Burkinabè d’origine et Ivoirien d’adoption, acquiert une renommée internationale, notamment pour avoir habillé feu le président Nelson Mandela. Nous l’avons rencontré dans son atelier à Treichville. Dans cette interview, il nous parle de sa vision de la mode africaine. Lisez plutôt !

 

EVASION : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

 

Pathé’O : Je suis Pathé’O, styliste, couturier et créateur de mode.

 

Quelle est votre actualité ? 

 

J’ai beaucoup d’invitations, mais   les défilés de mode ont un temps. Actuellement, je n’assiste pas à tous les défilés de mode. Si je devais honorer à toutes ces invitations, j’aurais un petit handicap dans mes ateliers de couture et ce, quelle que soit l’organisation que je mettrais  en place.  Dès que je m’absente, il y a de petits soucis, ce qui fait que je sélectionne dans l’année les évènements auxquels je peux participer ; des évènements dans lesquels je pense que notre métier est mis en valeur. Actuellement, je suis à Abidjan. J’ai été à un évènement à Rennes en France.  Il y a eu un concours de jeunes créateurs dont j’étais le parrain et qui a eu lieu le 15 septembre 2019. Les gens se rencontrent dans les évènements de mode, mais souvent, il n’y a pas de retombées économiques. Si vous organisez des évènements de défilé de mode et que vous n’invitez pas les acheteurs ou les tenanciers des boutiques, ce sont des spectateurs qui viendront. Et cela devient comme un spectacle. Or, la mode, ce n’est pas un spectacle ; la mode est une opération commerciale.  Donc, si on n’invite pas ceux qui achètent ou qui détiennent des boutiques, c’est comme si vous n’avez rien fait. C’est ce que les gens font généralement en Afrique.

 

Vous étiez chez le Pape François. Pouvez-vous nous parler de cette visite ?

 

Je dirai que c’est une visite purement personnelle. C’est une curiosité personnelle qui m’a amené chez le Pape. Moi, je suis un fervent musulman, j’ai été à la Mecque l’an passé. Je n’ai pas eu d’obstacle pour le rencontrer. J’ai voulu le rencontrer parce qu’il y a beaucoup de discussions sur les religions. Je voulais échanger avec lui pour mieux comprendre certaines choses. Ici à Abidjan, il y a plusieurs religions. Je tenais à rencontrer le Pape François après mon pèlerinage à la Mecque, bien que lui et moi ne soyions pas de la même confession religieuse. Cette rencontre m’a permis de comprendre beaucoup de choses sur les religions.

 

On constate également que vous avez habillé    beaucoup de chefs d’Etat africains, entre autres, Paul Kagamé, Laurent Gbagbo,  Alpha Konaré, Alassane Ouattara,  Nelson Mandela. Quel est votre secret ? 

 

En réalité, c’est normal que nous les couturiers africains habillions nos chefs d’Etat. Je n’ai pas de secret. Je fais un travail qui est visible, un travail qui est reconnu. On peut tromper les gens dans certains métiers, mais pas dans la couture. Quand votre produit est porté, vu et apprécié, les gens viendront vers vous.  Je n’ai jamais supplié un chef d’Etat africain de venir s’habiller chez moi. Ils viennent d’eux-mêmes. Quand un Africain habille un Africain, il n’y a vraiment pas de secret. Si c’était un Européen ou un Américain  qui habillait nos chefs d’Etat, c’est cela qui  devrait vous choquer. Vous devrez vous indigner si nos chefs d’Etat ne s’habillent pas en Afrique.

 

Certains estiment   que le fait d’avoir habillé feu Nelson Mandela, a créé le déclic pour que les autres chefs d’Etat africains viennent s’habiller chez vous.

 

Je suis tout à fait d’accord, car Nelson Mandela était différent des autres chefs d’Etat africains. Hormis le vêtement, il a initié beaucoup de choses en Afrique qui servent toujours aux Africains. Le fait même de faire seulement un mandat au pouvoir, a été  un bel exemple de sa part. Habiller le président Mandela- avec une chemise Pathé’O - qui doit être reçu par le président français  Jacques Chirac, à l’époque, il fallait du cran. Combien de chefs d’Etat africains étaient-ils capables de le faire ? Ils préféraient porter des ensembles de vestes et cravates des couturiers européens. Et quand ils sont invités par Jacques Chirac, les présidents africains vont chercher, pendant 6 mois, le type d’ensembles qui sied à porter. Nelson Mandela ne s’est pas « cassé » la tête. Il s’est habillé en étant relaxe et de façon décomplexée avec une chemise Pathé’O. Cela n’a pas empêché le président Chirac de le recevoir. C’est ce qui faisait la différence entre Mandela et les autres chefs d’Etat africains. C’est depuis ce jour que ces derniers  ont eu le courage de s’habiller en Pathé’O. Ils étaient complexés en matière d’habillement. Il y a beaucoup de matières premières en Afrique que nous les couturiers, pouvons transformer pour habiller nos chefs d’Etat et cela nous rend fiers.

 

Quand les gens voient que vous habillez certains chefs d’Etat africains et des célébrités, ils se disent que votre produit n’est pas à la portée du citoyen lambda. Est-ce vrai ?

 

J’habille tout le monde. Chez Pathé’O, il y a  toutes les bourses. Il n’y a pas de ligne de vêtements plus populaire que la marque Pahé’O. Ce qui fait ma particularité, c’est que quand je crée, c’est unique. A partir du moment où nos créations sont uniques et que les gens ne sont pas ridicules quand ils les portent, tout le monde peut s’habiller chez Pathé’O. En même temps, les tenues Pathé’O ne sont pas du donner, il y a un coût à supporter, car on fait des recherches. Etant créateurs de mode, nous faisons tout notre possible pour plaire à nos clients.

 

Un mot à l’endroit de tous ceux qui aiment la marque Pathé’O !

 

Je m’adresse d’abord à la jeunesse africaine, chaque jeune devrait choisir son métier librement et l’exercer avec fierté et amour au lieu de faire des choses inutiles. Chacun devrait apprendre un métier ; si chaque Africain avait un métier, on n’immigrerait pas de la sorte en Europe : en prenant les bateaux, en passant par la mer et ce, en pensant qu’ailleurs est mieux que chez nous. Le gain est partout, c’est ma conviction. Vu notre courage, notre éducation, nous devrons vivre de notre métier ; tout le monde nous respecte. Paco Rabane m’a dit ceci: « Dans la vie, il y a deux choses, soit vous vous battez et vous vous faites respecter par le monde, soit vous ne faites rien et vous finissez clochard ». Je rends grâce à Dieu, car j’ai travaillé 50 ans debout, je trouve que c’est une bénédiction. L’Afrique est un terrain vierge, il y a tout, il faut travailler seulement.  Même en Côte d’Ivoire où je vis, il y a tellement d’opportunités. Celui qui décide de travailler,  qui se met au sérieux, y trouvera forcément son compte. Il suffit de s’adonner au travail et on aura de quoi se nourrir.

 

Propos recueillis à Abidjan par Evariste Télesphore NIKIEMA

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